lettre à pauline julien

 
robert campeau, pauline julien, gérald godin, gaston brisson
robert campeau, pauline julien
pascale galipeau, pauline julien, gérald godin, nicolas galipeau. 


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T’apparais comme un météorite dans la cour de mon école secondaire, par un jour gris comme la pluie, après avoir été invitée à discuter dans une classe. T’as les cheveux en bataille, un veston en jeans bleu pâle délavé avec des franges, des pantalons-jeans à pattes d’éléphant avec des p’tites fleurs brodées roses et mauves, pis t’es crinquée dans le tapis. J’sais pas exactement sur quoi - j’suis dans une brume d’émotion en t’apercevant là, devant moi - mais tu parles ‘contre le système’ et j’me souviens que j’trouve ça beau. C’est la première fois que j’vois ça, moi, une femme exaltée qui possède des mots incisifs pour dire exactement ce qu’elle ressent pis pour exprimer le fond d’sa pensée. C’est pas Pauline avec une âme à la tendresse qui est là, devant moi. C’est Pauline la lionne. Celle qui rugit pis qu’y est plus rebelle que mon école au grand complet. À cet instant précis de mon adolescence qui cherche à exploser, mon coeur se fabrique une icône et je sais que j’vas t’admirer toute ma vie. Pauline la dérangeante. Pauline qui s’insurge pis qui brasse le Québec comme personne l’a jamais brassé avant elle. Pauline la fougueuse qui met le feu partout où elle passe. Pauline Julien, pasionaria.



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On me propose d’aller voir un show collectif en plein air, avec des amis, et tu fais partie de la distribution. C’est la première fois que j’te vois performer sur scène et quand arrive ton tour de chanter, t’éclipses tous les autres par ta présence de feu. Les amis qui m’accompagnent connaissent un des musiciens et m’invitent à aller le rencontrer à l’arrière-scène, après le spectacle. Et la première personne qui se pointe vers nous, c’est toi, re-cheveux en bataille. À mon grand étonnement, tu plantes spontanément tes yeux dans les miens et avant même que j’esquisse un bravo maladroit - tu me demandes (à moi qui ne suis encore qu’une ébauche) - si ça a paru quand t’as trébuché dans les paroles de la chanson « L’étranger ». Je me pince. C’est pas Pauline la lionne qui est là, devant moi. C’est Pauline avec des yeux hagards, inquiète, une Pauline qui doute pis qui est visiblement déçue de sa prestation. Je le sais trop bien que tu t’es trompée mais j’me dépêche de te répondre « ben non, voyons, ça a pas paru du tout » et tu déménages aussitôt tes yeux vers les autres, à la recherche de quelqu’un qui va te répondre honnêtement pis qui va valider exactement ce que tu ressens. Et j’me sens tout à coup tout petit. Probablement comme tu te sens, toi aussi. Pauline Julien, fragile.



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Soir éthylique entre amis chez un éditeur de musique du nom de Christopher, sur la rue Queen Mary. Le bellâtre a un appartement immense et un piano à queue dans sa salle à manger. Il nous raconte qu’il vit avec le pianiste Gaston Brisson, celui qui t’accompagne dans tes tournées et avec qui t’as fait un esclandre à Dakar en scandant « Vive le Québec libre », après qu’un ministre libéral ait vanté la langue française du Canada sans prononcer une seule fois le mot Québec. À peine raconté, Gaston arrive et on fait connaissance. Une profonde amitié se noue immédiatement entre lui et moi. Le lendemain soir, il m’invite à aller vous voir en show, au Complexe Desjardins, alors que tu donnes un récital solo sur la grande place. Cette fois, tu sembles sortir de l’infini. Dans ta belle robe moulante orange, t’en mets plein la vue et sous le feu des spotlights, ta crinière légendaire irradie. Tu danses, tu déclames, tu brûles! Après le spectacle, Gaston m'avait demandé de l'attendre au bar du deuxième étage. Puis, l’inespéré, l’inattendu... Je vous vois apparaître tous les deux, bras dessus, bras dessous, soulevés par l’adrénaline. Et je te rencontre enfin pour vrai, avec les présentations d’usage et tout. Les autres musiciens nous rejoignent (dont l’ineffable Jacques Perron). Avec son humour décapant et son imagination débridée, Gaston nous fait un monologue à la Clémence en racontant l’achat démesuré que Christopher et lui viennent d’effectuer : un équipement de camping complet et une tente si grande qu’ils l’ont baptisée « Le Manoir » (les métaphores fusent, on assiste à un autre show). À brûle pour point, tu nous invites à aller planter le dit « Manoir » le soir même sur ton terrain, à North Harley, en vue de l’épluchette de blé d’Inde que t’organises le lendemain avec ton célèbre amoureux et poète, Gérald Godin. On part en bande à l’orée de la nuit, après avoir attrapé tout l’équipement, dans la Volvo betterave de Chris. Je suis dans un rêve éveillé. Le lendemain matin, dans le silence clairsemé d’oiseaux, on te voit venir de la maison, en tenue d’Ève (Gaston m’avait prévenu que «c’est comme ça ici»), cafetière à la main. Hier soir, une étoile tout droit sortie du firmament. Ce matin, une femme nue, les traits tirés, qui fait son âge. Et qui nous apporte à déjeuner. Puis… la fête prend forme. Les illustres amis débarquent et tu redeviens joyeuse, dansante : Gaston Miron, Hélène Loiselle, Michèle Rossignol, «Kim, Rolland et Jean-Louis?» Et tous les autres que je ne saurais nommer… Plus tard, je me retrouve dans la piscine avec Gérald (nos noms de famille ont tombé), qui me demande ce que je fais dans la vie. Il est impressionné que je sois du Devoir et moi, sans connaissance de me trouver dans cette eau turquoise avec le ministre de l’Immigration. Tout est déphasé, trop grand, trop rapide. J’arrive difficilement à vous voir pour qui vous êtes. Je ne vois que vos personnages, qui m’éblouissent. Et cinquante ans plus tard, je le raconte ici. 

Pauline Julien, ‘Po’ pour les intimes.



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On se reverra à l’occasion et j’en serai chaque fois ému, intimidé. Comme ce jour, autour de ton piano droit, lorsque Gaston me fera découvrir la bouleversante chanson « La Ville depuis » de Clémence, et que tu la chanteras avec nous, pour le plaisir. Ou cet autre, où tu m’avais kidnappé pour aller cueillir des « herbes à plumes » dans ton verger, dans le plus simple appareil, toujours (!), et qu’on avait impressionné la galerie au retour, avec notre récolte. Adam et Ève dans un paradis. Et dans du silence. À cueillir de la beauté. Pour moi, t’étais notre plus grande richesse naturelle et à tes côtés, je touchais l'absolu. Pour toi, j’étais peut-être un peu de douceur. T’avais l’âge de ma mère mais t’étais mille fois son contraire. Elle si prude, toi si libre. Moi je n’étais qu’une esquisse et de ce fameux Devoir qui me servait de lustre, je n’étais qu’un simple maquettiste. Mais l’artiste en moi se frayait une place parmi vous et je vivais du bonheur de marcher dans tes pas…




Les photos ci-haut ont été prises chez Gaston Brisson et Christopher Reed, sur la rue Queen Mary à Montréal.

La photo ci-dessous est de Jean-Pierre Leloir et les trois dernières, de l'artiste Kèro.




Lien de la chanson

L’âme à la tendresse


Lien de la chanson

La ville depuis

(précédée d’un hommage de Pauline à Gaston)


Lien de la chanson

Le rendez-vous





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